L’Ecole nationale des régies financières (ENAREF) a organisé, le jeudi 18 mai 2017, à Ouagadougou, une conférence publique sur le thème: «Stabilité monétaire et développement économique: cas de la zone CFA». Trois spécialistes des questions économiques ont décrypté le thème. Il s’agit de l’ancien vice-gouverneur de la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, Justin Damo BARRO et des enseignants-chercheurs, Dr Jaques Gueda OUEDRAOGO et Dr Larba Issa KOBYAGDA. Les trois panélistes semblent dégager l’unanimité sur la nécessité pour les pays africains de la zone CFA d’envisager la rupture avec cette monnaie. Cependant ils ont recommandé de faire des analyses techniques approfondies.

 

 

«Stabilité monétaire et développement économique: cas de la zone CFA». C’est sur  ce thème que les panélistes, Justin Damo BARRO, ex-vice-gouverneur de la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et les enseignants-chercheurs, Dr Jaques Gueda OUEDRAOGO et Dr Larba Issa KOBYAGDA, ont débattu en conférence publique à l’Ecole nationale des régies financières (ENAREF), ce jeudi 18 mai 2017. Selon le Directeur général de l’ENAREF, Dr Nebila Amadou YARO, cette conférence publique s’inscrit dans le cadre des activités quotidiennes de son institution. En effet, l’ENAREF forme des financiers de très haut niveau qui auront à gérer tous les aspects financiers et monétaires du Burkina Faso, mais aussi des pays de la sous-région. «Il nous a paru utile d’inviter des spécialistes parce que le débat sur l’avenir du franc CFA aujourd’hui n’est plus tabou. Et nous estimé qu’il était bon que nos étudiants puissent être au fait de l’évolution des théories. Pour cela, nous avons invité trois spécialistes de cette question pour exposer leurs points de vue afin  de permettre aux stagiaires de se faire une opinion sur ce sujet, une question majeure aujourd’hui pour le développement économique et sociale de notre pays», a confié Dr YARO. Ce que nous souhaitons, a-t-il poursuivi, c’est que les élèves se fassent une meilleure idée des théories, concepts, mais aussi des réflexions qui ont déjà eu lieu et qui sont en cours, aussi bien au Burkina qu’ailleurs. Pour nous, les points de vue de ces spécialistes doivent permettre d’alimenter le débat qu’il y a. A leur sortie, ils vont traiter de ces questions. Que des décisions qu’ils vont prendre ne soient pas faites avec passions, mais qu’ils les prennent en ayant  toujours en tête les intérêts de nos pays francophones aussi bien d’Afrique Occidentale que d’Afrique Centrale.

Le premier panéliste à prendre la parole, l’ancien vice-gouverneur de la BCEAO, Justin Damo BARRO, s’est appesanti sur la connaissance et la familiarisation avec la zone CFA, notamment les textes qui la régissent et les institutions qui animent son fonctionnement. D’entrée de jeu, il a souligné que malgré les divergences d’opinion sur la question, c’est le même objectif qui est visé: celui du développement économique et social de la zone CFA. Il a, en outre, indiqué que le thème «Stabilité monétaire et développement économique: cas de la zone CFA», est plus recherché, un peu plus intellectuel et précis. Il renvoie, à l’entendre, au vieux débat sur le choix des régimes d’échanges qui déterminent la stabilité monétaire qui est incluse dans la stabilité financière. Le dispositif juridique et institutionnel de la zone CFA se compose de deux textes importants, à savoir l’Accord-cadre de coopération monétaire signé le 4 décembre 1973 entre la République française et les Républiques membres de l’Union monétaire ouest-africaine (UEMOA), et une Convention de compte d’opérations signée le 4 décembre 1973 également entre le ministre français de l’Economie et des Finances et le président du Conseil des ministres de l’UEMOA. Cette convention a été modifiée le 1er septembre 2005. L’accord de coopération monétaire de 1973, a expliqué M. BARRO, dénonce cinq principes majeurs qui permettent de spéculer,  de raisonner sur la stabilité du  franc CFA ou son instabilité. Il s’agit de la garantie de convertibilité du franc CFA par le Trésor français; la fixité de la parité entre le franc CFA et le franc français; la centralisation des avoirs, des devises des Etats membres de l’UEMOA au sein du compte d’opérations ouvert dans les livres du Trésor français; la garantie d’échange ou la garantie des avoirs déposés en compte d’opérations par rapport aux évolutions d’une unité de comptes appelées la contrepartie et la liberté des relations financières entre la France et Etats membres de l’UEMOA. La Convention de comptes, quant à elle, en application de l’accord de coopération, détermine les conditions de détention, de gestion des disponibilités extérieures (les réserves d’échanges), en particulier, la fraction des réserves d’échanges à maintenir dans le compte d’opérations, les supports d’investissements autorisés et la durée des placements.

Avantages du dispositif

Comme avantages du dispositif institué par les accords, Justin Damo BARRO a cité, entres autres, la stabilité monétaire du franc CFA, la garantie de convertibilité du franc CFA par le Trésor français. «La convertibilité limitée du franc CFA est le gage d’un pouvoir d’achat international. Cela est en fait le gage pour tous les investisseurs, pour l’investissement extérieur dans notre zone qu’après y avoir réfléchi, ceux-ci n’auront pas une monnaie qui va fondre du jour au lendemain et ensuite, ils pourront rapatrier ce qu’ils ont gardé longtemps chez eux», a soutenu M. Barro. Les principales critiques formulées contre le CFA, contre les accords de coopération monétaire, a-t-il relevé, sont que le franc CFA est une survivance coloniale, une  monnaie fabriquée  en France, les autorités monétaires dans l’union ne sont pas totalement responsables de la gestion de leur monnaie, la présence des Français dans la Commission bancaire et dans le Conseil d’administration de la BAOD, la contrepartie des garanties accordées par le Trésor français est excessive et enfin la parité fixe. Exprimant son point de vue aux journalistes sur le retrait des pays francophones d’Afrique du CFA, Justin D. Barro  a indiqué qu’ «une monnaie, c’est une confiance». «Il faut quand même mesurer tous les dégâts que cela peut apporter. Il faut que nous évitions surtout d’aborder ces questions dans un contexte émotionnel, subjectif. Sans faire d’analyses techniques approfondies, il ne me paraît pas utile, parce que tous ceux qui crient et qui sont au-devant de cela, ce ne sont pas des gens qui sont dans la zone UEMOA. Si vous prenez la plupart des ténors, ils sont tous en Europe, aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Le devenir du CFA ne les concerne pas», a-t-il argumenté.

La flexibilité des échanges conviendrait mieux à l’Afrique

Se prononçant sur la question de retrait du CFA, le Dr Jacques Gueda OUEDRAOGO estime qu’on exploite le sentiment de peur des populations du fait de leur faible niveau d’éducation. «Historiquement, certains pays européens ont connu des situations qu’on a qualifiées d’hyperinflation. L’Autriche a connu entre 1921 et 1922 un taux d’inflation mensuelle de 47, 1%. La Russie a connu un taux d’inflation mensuelle entre 1921 et 1924 de 55%. L’Allemagne a connu entre 1922 et 1923 un taux d’inflation mensuelle de 322%. La Hongrie a connu entre 1945 et 1946, un taux d’inflation mensuelle de 19 800%», a précisé M. OUEDRAOGO. Il a, par ailleurs,  souligné que ces situations de chaos suivent les guerres ou les crises politiques aigües. Il cite, en l’occurrence le cas du Zimbabwe. De son point de vue, il est évident que la valeur de la monnaie est le reflet de la situation de l’économie. Quand l’économie est dans le chaos, la monnaie reflète ce chaos, mais ce n’est pas elle qui le crée. «Peu importe les moyens de paiement, en cas de pénurie grave, l’inflation se produit. Ce n’est pas évident. Et les faits tendent à montrer plutôt le contraire que les pays de la zone franc CFA réalisent des performances inférieures aux pays qui n’y sont pas. Il y a le Maroc, le Ghana, etc.», dit-il avant d’exprimer clairement qu’il est pour le décrochage du CFA de la zone Euro, même si une dépréciation de la monnaie n’est pas à exclure. Entre le régime d’échanges fixes et celui d’échanges flexibles, Dr Jacques Gueda OUEDRAOGO, pense que le second conviendrait mieux à l’Afrique, car la politique de flexibilité participe d’une politique de l’offre.

Quant au Dr Larba Issa KOBYAGDA, il a indiqué qu’une abondante littérature existe sur la question de la monnaie. Cependant, le consensus semble se dégager selon lequel l’objectif de stabilité des prix peut être atteint d’une manière efficace en admettant une politique d’encrage nominal. Ainsi, la question de la stabilité monétaire devient fondamentale pour beaucoup de pays développés ou ceux aspirant au développement.  Selon Dr KOBYAGDA, la souveraineté monétaire, c’est la possibilité pour l’Etat de mettre en place, quand il veut, comme il veut trois types de mesures relatives à la gestion de la monnaie nationale. Et de façon générale, le fait même d’appartenir à une union peut déjà remettre en cause la souveraineté monétaire nationale. Pour lui, avoir sa monnaie est une condition nécessaire de souveraineté monétaire, mais pas une condition suffisante. Se prononçant sur la stabilité  des prix, le panéliste a relevé que derrière ce régime d’échanges fixes, il y a beaucoup de critiques. «Ce système d’échanges fixe les prix, mais n’équilibre pas le système économique. En d’autres termes, on pense être dans une stabilité des prix, mais ce n’est qu’un faux système de stabilité, parce que quelqu’un d’autres supporte le contrepoids quelque part. Si on enlève ce qui maintient, vous verrez que le système va s’effondrer», a-t-il fait savoir. De même, cela expose les pays membres aux chocs extérieurs sans possibilité d’utiliser la politique d’ajustement du taux d’échange.  Il a, par ailleurs, partagé le point de vue du Dr OUEDRAOGO selon lequel le régime de flexibilité des échanges serait le moindre mal pour l’Afrique.